Télécharge le premier numéro du Phoenix ici !
Comment 2024 a impacté les travailleurs humanitaires
- Tués : 282
- Blessés : 165
- Enlevés : 79
Parmi eux,
- 96 % sont des travailleurs nationaux
- 4 % sont des travailleurs internationaux
(Source : AWSD, incidents jusqu’au 23/11/2024)

Éditorial | Premier numéro du Phénix
Chère lectrice, cher lecteur,
Le Phénix est une publication motivée par l’envie d’offrir un espace de partage sur ce que nous avons vécu. Être en mission ici ou ailleurs, c’est l’exact opposé du tourisme.
Un humanitaire agit avec son cœur pour aider à adoucir le monde. Un monde qui juge les « hypersensibles » et autres « rêveurs ». Ils sont de ceux qui pleurent mais qui agissent contre l’indifférence. Ce sont les petites mains et surtout les âmes des ONG. Ils sont ce qui rend le monde plus beau. Derrière un stand au marché de Noël (une pensée à Swiss-Group et Cécile) ou sur le terrain, ce sont les mêmes valeurs. C’est pourquoi, comme le Phénix, les humanitaires meurent et renaissent à chaque mission.
C’est une manière de vous dire MERCI à tous pour ce que vous accomplissez, bravo et courage !
Sébastien Couturier

Qu’est-ce que cela signifie d’être humanitaire ? Après 35 ans dans ce secteur, j’ai été témoin du meilleur comme du pire de l’humanité.
Le travail humanitaire est un équilibre délicat entre donner et recevoir, et il est profondément transformateur—nous ne sommes jamais les mêmes à la fin qu’au début.
Mais comment naviguer à travers cette transformation ? Comment vivre ses joies et ses peines ? Qui ou quoi nous guide dans ce voyage, et vers qui pouvons-nous nous tourner pour du soutien ?
Parfois, je me sens comme cet oiseau mythique qui s’effondre en flammes, pour renaître et entamer un nouveau cycle. Le zine Phoenix vise à soutenir et reconnaître nos parcours, en honorant vos expériences, vos processus et les défis que vous affrontez en chemin !
Christoph Hensch
Les Morts ne sont pas morts…
Ces mots du poème de « Birango Diop » sont tellement vrais. J’ai longtemps lutté contre vous mes spectres du terrain avec tous vos visages puissants et irradiants d’émotions.
Vous m’accusiez tous de vivre et de ne pas vous avoir tous sauvés. J’aurais dû me tuer et payer ma dette envers vous, c’était ma perception d’alors. J’avais fait de mon mieux avec tout mon cœur et mes tripes. Je ne pouvais pas faire plus. Je suis revenu avec plein de question et des pourquoi plein la tête. Je ne veux plus vous fuir, ni tout effacer dans ma vaine quête pour redevenir « le Seb d’avant ».
J’ai cessé de lutter contre le passé trop présent. D’accusateurs et destructeurs, vous êtes devenus mes amis qui m’aident lorsque que je dois décider et agir. Mes nuits sont de plus en plus saines car je me retrouve avec vous sur le terrain à travailler ensemble, unis par le même engagement. Mark, Derek, Daniel, Ali, les trois jeunes fillettes martyres du check-point et Toi surtout, belle inconnue assassinée. Je ne vous renie plus car j’ai compris ce que vous m’avez transmis : Ensemble on s’en sort, seul on meurt !
Ensemble, vivants et morts ce n’est pas étrange. Fantômes du passé vous serez toujours en moi quoi que jefasse pour vous chasser. De plus le temps n’arrange rien. C’est pourquoi le devoir de mémoire me tient autant à cœur. Ce sont l’oubli et l’indifférence qui sont les vrais destructeurs. Même si cela fait mal, notre douleur est une force et une source d’espoirs aussi car je veux me rappeler les rires, les sourires, les épreuves affrontéesensemble, les gaffes monumentales, la pétarade de la moto de Mark et tout ce qui fait la vie.
Nous avons le devoir de passer vos histoires pour que vous ne soyez pas mort.e.s pour rien. Vous restez de toutes façons dans mon cœur.
Sébastien Couturier

Image: 2018, Novye Atagi, by Christoph Hensch
Le Souvenir
Décembre est toujours un mois stressant pour de nombreuses personnes. Dans mon cas, je ressens comme une fatigue physique, une lourde couverture sur mon corps. Il est intéressant de noter que le soir du 17 décembre, la couverture se soulève et la fatigue disparaît, comme si un vent frais l’emportait.
Le 17 décembre n’est pas seulement le jour où nous nous souvenons des travailleurs humanitaires du monde entier qui ont été tués, blessés ou pris en otage – cette date de 1996 a une signification à la fois collective et profondément personnelle. Ce mardi-là à 3 heures du matin, il y a maintenant 28 ans, l’hôpital de campagne du CICR à Noyve Atagi, en Tchétchénie (Russie), a fait l’objet d’une attaque préméditée visant à tuer le plus grand nombre possible de travailleurs humanitaires. Six de mes collègues ont été abattus dans leur chambre à coucher. J’ai personnellement eu la chance de m’en sortir avec seulement une blessure par balle.
Cet événement, sans précédent à l’époque, a provoqué une onde de choc dans tout le secteur humanitaire. Malheureusement, de nos jours, il semble que les attaques contre les opérations d’aide humanitaire soient devenues monnaie courante dans de nombreux conflits.
Pour beaucoup, ces attaques ne contribuent pas seulement au traumatisme collectif, mais ont également des conséquences négatives profondes et involontaires pour de nombreuses personnes, proches ou éloignées. Ces conséquences vont de la gestion des blessures personnelles directes (mentales, émotionnelles et physiques) à la lutte contre la perte, le chagrin et la culpabilité.
Personnellement, je n’ai pas l’impression d’être particulièrement bien équipé pour faire face à la mort (peut-être que très peu de gens le sont). C’est un sujet souvent marginalisé et, dans la société occidentale, il n’est pas bien compris, si ce n’est que lorsque nous mourons, nous perdons notre corps physique et la vie telle que nous la connaissons prend fin.
Le poème « Spirits » de Birango Diop peut peut-être nous aider à mieux comprendre la mort et les morts. Il provient d’une culture où « les morts ne sont pas morts », où ceux qui nous ont précédés deviennent des ancêtres. Dans ce contexte, il est important de les nommer, de reconnaître leurs réalisations et de leur dire MERCI pour leurs contributions.
Bien que la commémoration puisse avoir lieu n’importe quel jour, il est symbolique de réserver un jour peu avant le solstice d’hiver, lorsque l’obscurité est la plus longue (dans l’hémisphère nord). Allumer une bougie et attacher un ruban blanc à un arbre deviennent des actes de reconnaissance des réalisations de ceux qui nous ont précédés, mais qui sont toujours présents.
Christoph Hensch
Le Souffle des Ancêtres
By Birago Diop (1906-1989)
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.
Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Image: Thierno I. Kane, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons
Birago Diop est un écrivain et poète, connu notamment pour ses rapports avec la négritude, et la mise par écrit de contes traditionnels de la littérature orale africaine.
Être Humanitaire en 2024
By Asma Rassouad (Director, Booster Solidaire)
2024 est l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les travailleurs et travailleuses humanitaires. Ce ne sont pas moins de 282 humanitaires, collègues et amis, qui ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions. Une violence inouïe qui sévit à Gaza, au Soudan, en République démocratique du Congo et en Ukraine, et que certains d’entre nous ont vécue et continuent de vivre. Une violence qui rappelle que, malgré les condamnations de la communauté internationale, les humanitaires continuent d’être pris pour cible et d’en payer le prix fort. Des humanitaires qui sont également victimes de violences physiques, de menaces, d’enlèvements ou d’entraves dans leurs activités. Ces actes ne sont plus des cas isolés mais des attaques délibérées. Ils sont pris pour cible pour ce qu’ils représentent : neutralité, humanité, respect, altruisme etc.
Il est de notre devoir de saluer le courage et l’engagement de chacun et de dénoncer l’impunité de ces attaques. De soutenir et d’accompagner ceux qui ont été victimes et de nous rappeler ceux qui ont perdu la vie. Des hommes et des femmes que nous avons connus et dont le prénom, le rire ou le regard resteront gravés à jamais dans nos souvenirs.

Image: Benin, par Asma Rassouad
Réflexions, sources d’inspiration ou tout autre chose positive que vous souhaitez partager avec vos collègues du secteur.
Galerie : Hommages






Qu’est-ce que le Phoenix ?
Le phénix est un oiseau immortel qui se régénère cycliquement ou renaît d’une manière ou d’une autre. Bien qu’il fasse partie de la mythologie grecque, il a des analogues dans de nombreuses cultures, telles que la mythologie égyptienne et persane. Associé au soleil, le phénix obtient une nouvelle vie en renaissant des cendres de son prédécesseur. Certaines légendes disent qu’il meurt dans un spectacle de flammes et de combustion, tandis que d’autres affirment qu’il meurt simplement et se décompose avant de renaître. (Wikipedia)
Nous avons choisi de nommer ce journal en ligne autoédité Le Phénix, car il est fortement lié aux sentiments et aux expériences que vivent de nombreux humanitaires – ceux de l’épuisement au travail et des défis rencontrés sur le terrain, pour ensuite se rappeler pourquoi nous avons décidé de nous engager dans l’humanitaire en premier lieu. Le phénix est un symbole approprié, nous aidant à comprendre le processus de transformation que beaucoup vivent, et pourquoi, malgré tout, nous nous sentons attirés à revenir suivre notre vocation humanitaire.
Cette publication est autoéditée par l’Initiative Culture of Care afin d’aborder des sujets qui devraient être considérés dans une culture organisationnelle de soin – des questions que nous ne devrions pas hésiter à discuter.

Sujets: À l’avenir, nous avons l’intention d’aborder des sujets tels que la reconnaissance, le devoir de soin, la diversité, l’inclusion et l’appartenance, l’équilibre entre donner et recevoir, guérir et être un guérisseur, et bien d’autres. Votre contribution et vos retours, indépendamment de tout sujet particulier, seront importants et bienvenus. En fait, faites-nous savoir quels sujets vous intéressent le plus ou sur quoi vous rencontrez actuellement des difficultés en tant qu’humanitaire. Partagez votre propre histoire et vos souvenirs.
Abonnements: Cette publication sera mise à disposition gratuitement pour tous. Nous la formatons de manière à ce qu’elle soit facile à distribuer électroniquement et lisible sur un écran de téléphone. Vous pouvez vous abonner en nous envoyant un email à phoenix@culture-of-care.org et en nous faisant savoir si vous souhaitez la recevoir par email ou via un service de messagerie (WhatsApp, Signal, Telegram, etc.).
Langue: Afin de rendre cette publication aussi accessible que possible, nous commençons par la publier en anglais et en français. Pour l’instant, les deux langues sont mélangées, mais faites-nous savoir si nous devons organiser cela différemment pour faciliter la lecture. D’autres langues pourront être ajoutées à l’avenir.
Contributions: L’objectif de cette initiative est de soutenir le bien-être. En tant que plateforme, nous avons pour but de fournir de l’inspiration, des liens vers des ressources, d’encourager le dialogue et d’offrir un espace pour vos propres messages et contributions. Pour contribuer, veuillez nous envoyer votre histoire, image(s) ou lettres à phoenix@culture-of-care.org.

L’objectif de la Culture of Care Initiative est de défendre et de promouvoir des environnements de travail sains et sûrs au sein des équipes, des projets et des organisations humanitaires,
et de construire une communauté de pair·es respectueuse, solidaire du chemin de guérison que nous traversons tous et toutes tout au long de la vie.
Depuis septembre 2024, l’initiative a offert environ 100 heures de soutien entre pairs.
Si vous souhaitez bénéficier d’un accompagnement de ce type, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse : info@culture-of-care.org
Vous aimeriez une relecture de votre CV, que ce soit pour votre premier poste dans le secteur humanitaire ou pour une évolution de carrière ?
Nous serons ravis de vous aider également (même adresse : info@culture-of-care.org).
Vous pouvez nous retrouver sur LinkedIn, et nous vous invitons à nous suivre ici :
https://www.linkedin.com/company/culture-of-care-initiative/
Ressources
How the Five Stages of Grief Can Help Process a Loss
www.verywellmind.com
Aid Worker Security Database
www.aidworkersecurity.org
ICRC Memorial:
We remember
17 décembre 1996:
Six délégués du CICR assassinés
Insecurity Insight – Data on People in Danger
insecurityinsight.org
Deuil’S
deuils.org
Booster Solidaire
boostersolidaire.fr
L’équipe éditoriale du Phénix
– Sébastien Couturier, Pair aidant pour travailleur dans le secteur humanitaire
– Christoph Hensch, humanitaire, expert de l’expérience vécue, philosophe
Avec la contribution d’Asma Rassouad et le soutien d’une petite équipe de bénévoles engagés.
